avant (1994) et après (2004)
L'idée date d'avant la chute du mur: construire à Berlin un petit hôtel où artistes et amateurs d'art pourraient vivre et travailler, où l'on ferait de la musique, où l'on pourrait se rencontrer...
Les premières années suivant la chute du mur offrent brusquement cette possibilité. Il règne à Berlin un vent de renouveau et une certaine anarchie, les choses ne sont pas encore en place à Berlin-est. Après 40 ans de politique de la ville de RDA, de nombreux bâtiments endommagés ne sont administrés que dans l'urgence par la société de construction locative. Les anciens propriétaires et héritiers commencent à revendiquer leurs biens immobiliers étatisés. Il est alors plus intéressant de louer provisoirement ces bâtiments plutôt que de les laisser s'abîmer davantage. Et c'est à ce moment qu'est mis sur pieds le "Künstlerheim"(gîte d'artistes).
1994: vue sur la Spree depuis le toît
En juillet 1994, on loue dans la Luisenstrasse pour 1000 Marks la partie habitable d'un immeuble classique laissé à l'abandon, celui-là même qui sous l'Allemagne de l'est abritait le légendaire club d'artistes "Möwe". Tout autour, le quartier est plutôt désolé: le Reichstag vide attend d'être emballé par Christo avant d'être réhabilité, et côté ouest, c'est le désert où passaient la frontière est-allemande et le "Todesstreifen" (la bande de la mort qui longeait le Mur) le long de la Spree. Du quartier gouvernemental, rien encore.
On projette, en collaboration avec des artistes, d'aménager un hôtel sur les étages supérieurs, le rez-de-chaussée devant être dédié aux ateliers et appartements. Sans concept clair à l'origine, le projet doit prendre corps et se développer au fil des interventions artistiques. Dans la cuisine commune du gîte, dans la bonne tradition existentialiste, on discute jusque tard dans la nuit!
Malgré une réputation bien établie par les médias et une clientèle fidèle, le "Künstlerheim Luise" est menacé de fermeture en 1997 en raison de l'expiration du bail et de l'état dégradé du bâtiment.
Et pourtant, pas question de renoncer. "Tout changer pour que tout reste tel quel" devient le slogan de survie.
Un investisseur, un développeur de projet et un architecte sont engagés pour faire de ce laboratoire artistique un hôtel confortable et économiquement viable.
On obtient le permis de construire début avril 1998, l'immeuble est vide et prêt à être réhabilité. Pendant les travaux, les hôtes s'exilent au 106, Friedrichstrasse. Le "Künstlerheim Luise", qui compte alors 32 chambres, un restaurant et un lobby, est inauguré le 17 septembre 1999 après avoir été intégralement restauré conformément aux normes des monuments classés.
2003: le nouveau bâtiment (cour intérieure)
En raison du léger désagrément sonore dû au passage de la S-Bahn à proximité de l'hôtel, on fournissait à l'époque les boules quies avec la chambre.
À l'automne 2001, on décide de fermer la cour donnant sur la ligne de S-Bahn par un nouveau bâtiment afin d'atténuer le bruit. Cette nouvelle annexe est inaugurée en mars 2003 par le ministre fédéral en charge à l'époque. L'hôtel dispose désormais de 50 chambres et d'une salle d'exposition.
Tout ceci a l'air naturellement bien plus simple que cela ne le fut en réalité. Le chemin fut parsemé d'obstacles: les frais supplémentaires générés par l'engagement de restaurateurs du patrimoine et la surveillance des travaux, l'entrée en concurrence d'une entreprise de construction.
Il fallut convaincre les banques, ce qui s'avéra être une périlleuse entreprise.
Le "Künstlerheim Luise" est aujourd'hui un hôtel de renom, un "musée où l'on dort" en pleine expansion. Dans le désert attenant se trouve à présent le quartier du gouvernement et des médias. Le personnel compétent veille au bien-être des hôtes, la presse internationale et les journaux télévisés contribuent à votre bonne information. Les artistes, internationalement reconnus, ont produit une œuvre d'art en intervenant dans les chambres, une pièce unique. "Chaque chambre incarne un rêve", écrivait dernièrement un grand quotidien allemand.
Le concept de cet hôtel qui a "un je ne sais quoi, que d'autres n'ont pas" est né. "L'art prime sur le cossu, la poésie est aussi importante que le service en chambre", ce parti-pris incite souvent ceux qui ont pourtant largement les moyens de s'offrir les grands hôtels de la porte de Brandebourg ou de Potsdamer Platz à venir séjourner chez nous.
Pour la petite histoire: il arrive que l'on nous demande en ces termes: "Nous ne sommes pas artistes. Pouvons-nous quand même venir chez vous?" L'hôtel étant plein, un grand aristocrate se retrouve logé dans la mansarde et s'enthousiasme de dormir enfin dans une petite chambre.
Un réalisateur français qui d'emblée installe ses quartiers ici pour plusieurs semaines, confie à la réception: "je connais tous les hôtels du monde, croyez-moi. Et je les déteste. Mais le vôtre, je l'aime, et Paris le saura." Et pas seulement Paris...
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